Pour
en finir avec le jugement de dieu
Texte radiophonique inédit
Livre-accordéon. Illustration de couverture : Catherine Jutard
Ce texte radiophonique, une commande de lORTF, fut censuré
la veille de sa première diffusion et il fallut attendre 20
ans pour quil passe sur les ondes. Cest toute la puissance
subversive dArtaud qui y parle, qui crie, qui hurle : poésie
de la cruauté, éructation verbale dénonçant
avec une vigueur effrayante tout ordre moral, religieux, détruisant
tous les tabous.
Un texte à
lire à voix haute, si possible aiguë et stridente.
« "Vous êtes fou, monsieur Artaud,
et la messe ?
Je renie le baptême
et la messe.
Il ny a pas dacte humain
qui, sur le plan érotique interne,
soit plus pernicieux que la descente
du soi-disant Jésus-christ
sur les autels. »
On ne me croira
pas
et je vois dici les haussements
dépaule du public,
mais le nommé christ nest autre
que celui
qui, en face du morpion
dieu a consenti à vivre sans corps,
alors quune armée dhommes
descendue dune croix,
où dieu croyait lavoir depuis
longtemps clouée,
sest révoltée,
et, bardée de fer,
de sang,
de feu, et dossements,
avance, invectivant linvisible
afin dy finir le JUGEMENT DE DIEU.
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Artaud lucide à
lier
Pour en finir avec le jugement de Dieu - (Conférence) Enregistré
en 1947, ce texte écrit et lu par Artaud fut censuré.
Lauteur y clame sa haine sans concessions de la société.
Avec détresse.
"Vous êtes
fou à lier !", "Vous délirez monsieur Artaud
!"
Ces phrases souvent entendues au cours de ses divers
internements, Antonin Artaud se les adresse avec une ironie grinçante
dans Pour en finir avec le jugement de Dieu, lémission
quil enregistra pour la radio en novembre 1947 et qui devait
être diffusée le 2 février 1948. Le directeur
de la RTF dalors, Wladimir Porché, décida de linterdire
dantenne. Ce nest que vingt-cinq ans plus tard, en mars
1973, que René Farabet donna lintégralité
de cette émission dans un de ses Ateliers de création
radiophonique. Aujourdhui, il la rediffuse, augmentée
dun dossier de presse de février 1948, de lectures de
lettres dArtaud et dune remise dans le contexte historique
et radiophonique de lépoque.
Les textes dArtaud lus par Maria Casarès, Roger Blin,
Paule Thévenin et lauteur, ponctués de cris, de
battements de tambour et de xylophone, enregistrés par Artaud
lui-même, demeurent comme un moment de radio exceptionnel en
même temps que laffirmation d "une certaine
idée de lhonneur humain", quArtaud na
jamais cessé de clamer, sans aucune concession et sans dautre
alternative que de "mourir à la société".
Depuis quà la Libération quelques amis lavaient
tiré de lasile de Rodez, Antonin Artaud mettait les bouchées
doubles : dans la souffrance (il avait un cancer), les drogues, les
errances et surtout lécriture. Le 13 janvier 1947, devant
le Tout-Paris des lettres, il donnait sa conférence au Vieux-Colombier
quil ne put achever. Gide sortit de là en sexclamant
: "Nous sommes tous des jean-foutre !" La description quil
fit peut donner un aperçu de celui quon entend dans Pour
en finir avec le jugement de Dieu : "Le visage consumé
par la flamme intérieure
révélant toute
la détresse humaine, une damnation sans recours, sans autre
échappement que dans un lyrisme forcené, des éclats
orduriers, imprécatoires."
Dans son émission, Antonin Artaud, sil reste dans le
même mode, montre également un humour magnifique, une
acuité de jugement indépassable. Que son texte étonne
par son actualité nest quanecdotique : sa diatribe
antiaméricaine est magistrale à cet égard (il
parle de "fabrique de soldats", de la "surexcellence
des produits américains en ersatz synthétiques où
la belle nature na rien à voir", des "produits
de synthèse à satiété"). Ce nest
pas dactualité quil faut parler mais de lucidité
absolue. Quant aux "éclats orduriers", ils existent
aussi ici, magnifiés par la bouche de Roger Blin, qui lit La
recherche de la fécalité ("Là où
ça sent la merde, ça sent lêtre").
Antonin Artaud écrira à Wladimir Porché que cette
radicalité-là pouvait sentendre, puisque énoncée
dans "une atmosphère si hors la vie". Et il ajoute
: "Y en a marre de la malpropreté physique comme physiologique.
" Lhomme ne peut que " désirer un changement
corporel de fond".
Censurer cette émission ne faisait que confirmer ce quArtaud
écrivait de Rodez à Jean Paulhan, le 19 avril 1946 :
"Quelle étrangeté que les idées dAntonin
Artaud et les invectives dAntonin Artaud contre le mal est ses
malpropretés ne soient pas supportées et que la guerre,
la famine et les camps de concentration le soient, puisquils
sont un fait."
La revue de la presse de lépoque, dont René Farabet
donne un aperçu, est un vrai régal. Que LAurore,
qui parle de "lémission de lex-aliéné
de Rodez", ou Le Figaro se réjouissent du veto opposé
par Wladimir Porché na rien détonnant. La
position de Combat est plus curieuse : le journaliste admet qu
"Artaud parvient, par éclairs, à des vérités
dordre métaphysique", mais se demande "combien
dauditeurs en France pourraient être intéressés
par les vaticinations dAntonin Artaud". Une forme de mépris,
à laquelle Artaud répond superbement : "Je crois
(le grand public) infiniment moins pourri de préjugés
que vous ne le pensez", lopposant aux "capitalistes
de fumier enrichis secrètement et qui vont tous les dimanches
à la messe et désirent par-dessus tout le respect des
rites et de la loi".
Entendre Antonin Artaud dans Pour en finir avec le jugement de Dieu,
cest aussi retrouver une présence physique : la voix
multiple, qui joue avec les aigus, qui change de rôle, qui sanéantit
parfois dans le cri; le corps qui se déplace et sa pulsation
rythmique : "Et la voix, et la gesticulation du pitre",
écrivait affectueusement son ami Henri Thomas dans un poème
intitulé Mort dArtaud, qui sachève ainsi
: "Artaud plein de pavots étouffés dans sa tête
/ Artaud dit non, dans son cercueil, aux coups de bêche. "
Ce "non" retentit à nouveau, intact, puissant et
éternellement actuel l
Avec Pour en finir
avec le jugement de Dieu, René Farabet inaugure une série
dAteliers de création radiophonique consacrée
à des textes marquants, fictionnels et autres.