Antonin Artaud
1896 / 1948
L'ombilic des Limbes" et "Le Pèse-Nerfs" d'Antonin Artaud, Poétique de la douleur

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"Là où d'autres proposent des oeuvres, je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit", écrit Artaud, "le poète maudit", en préambule de "L'ombilic des Limbes". Et posant cela, il dit toute l'essence de son oeuvre et de ses poèmes. Anarchie, désordre, délire et surtout quête de lui-même, de l'esprit et de la réalité hantent ses pages et ses mots. L'impossible harmonie entre son corps et sa pensée et la difficulté à trouver le sens de l'être le conduiront à être interné pendant 9 ans en hôpital psychiatrique (notamment à Rodez où il subit les électrochocs dans les années 40). Refusés initialement en 1884 par Jacques Rivière directeur de la NRF (avec qui il échangera une correspondance riche qui deviendra en elle-même un objet littéraire publié en préambule du recueil), ces poèmes (qui paraîtront finalement en 1925 aux éditions de la NRF) ne sont pourtant pas l'oeuvre d'un fou mais celle d'un homme qui va au bout de lui-même, pousse le questionnement jusqu'aux derniers retranchements, jusque dans ces limbes. |
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Il invente une "poésie mentale", presque psychotique et obsessionelle, inspirée des idées surréalistes (il sera un moment directeur de la Centrale du bureau des recherches surréalistes avant de claquer la porte en refusant toute alliance politique) où l'humanité jaillit à vif, gangrenée par la douleur et la rage face au mystère de l'incarnation. Une lecture âpre parfois hermétique qui nous plonge dans les abymes de la pensée et renverse les perspectives du sens profond de la vie...
Essentiellement en prose, parfois en vers
ou encore en fragements de dialogues de théâtre, "L'ombilic
des Limbes" et "Le pèse-nerfs" traduisent la conception
de la pensée, de la vie humaine et de l'Art (qu'il rejette en
tant que tel d'ailleurs) d'Artaud. Son écriture est cathartique, (il dit
que "sa langue s'adresse aux confus") ce qui peut s'avérer
lourd pour le lecteur sur qui il déverse son mal-être et
son malaise intense. L'empathie est parfois difficile. On y trouve aussi sa célèbre
"Lettre ouverte à Monsieur le Législateur de la loi
des stupéfiants" où il s'en prend violemment à
cette loi qui "met entre les mains de l'inspecteur-usurpateur de
la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes."
Plus loin, il distingue l'angoisse acide de l'angoisse opiumique en explorant une écriture hallucinogène qui peut rappeler "Le Festin nu de Burroughs" : "Le néant de l'opium a en lui comme la forme d'un front qui pense, qui a situé la place du trou noir." A travers ce parti-pris loin de tout académisme,
Artaud revendique sa marginalité dans le monde littéraire,
sa hantise de la "gent littéraire cochonne". Il dénonce
les étiquettes et les courants de pensée. Pour lui la
littérature est un beau "pèse-nerfs", le titre
fabuleux et énigmatique de son recueil dont il livre la définition
: "Et je vous l'ai dit : pas d'oeuvres, pas de langue, pas d'esprit,
rien. Dans les fragments d'un journal d'Enfer, qui
prolongent les textes de "L'ombilic des Limbes" et "Le
Pèse-Nerfs", il poursuit sa réflexion et son introspection
de cette "douleur plantée en lui" et comment s'en échapper
fugacement : "L'espace de cette minute que dure l'illumination
d'un mensonge, je me fabrique une pensée d'évasion, je
me jette sur une fausse piste indiquée par mon sang. Je ferme
les yeux de mon intelligence, et laisse parler en moi l'informulé,
je me donne l'illusion d'un système dont les termes m'échapperaient."
Il plonge ici dans une détresse, un désespoir encore plus
insoutenable, "un cauchemar d'os et de muscles avec le sentiment
des fonctions stomacales qui claquent comme un drapeau dans les phosphorescences
de l'orage." |
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Il considère même que le désespoir ramène d'une certaine façon vers l'enfance "où la mort apparaissait si claire" et livre ainsi une intéressante analyse : "L'enfance connaît de brusques réveils de l'esprit, d'intenses prolongements de la pensée qu'un âge plus avancé reperd. Dans certaines peurs paniques de l'enfance, certaines terreurs grandioses et irraisonnées où le sentiment de menace extra-humaine couve, il est incontestable que la mort apparaît comme le déchirement d'une membrane proche, comme le soulèvement d'un voile qui est le monde, encore informe et mal assuré." Il évoque ici ce potentiel de sensibilité extra-sensoriel lié à la "forêt des sens d'enfant" qu'il cultive lui-même. Cette recherche d'un nouveau "Sens" qu'il exprime dans son "Manifeste en langage clair" (période surréaliste) : "ce sens perdu dans le désordre des drogues" et qui existe "à l'intérieur de l'esprit", qui est "la signification du chaos", "la logique de l'Illogique". Dans sa série de textes intitulés
"L'art et la mort", il compose notamment des textes autour
de la passion malheureuse dHéloïse et dAbélard
qui a fasciné des générations depuis le XIIe siècle.
Son écriture devient ici particulièrement lyrique comme
lorsqu'il décrit le coeur d'Héloïse : un "coeur
droit et tout en branches, tendu, figé, grenu, tressé
par moi, jouissance profuse, catalepsie de ma joie." Le ciel, auquel
il fait beaucoup référence, prend ici une grande importance
et donne lieu à des passages d'une grande poésie quasi
mystique |
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"L'armature murmurante du ciel trace sur la vitre de son esprit toujours les mêmes signes amoureux, les mêmes cordiales correspondances qui pourraient peut-être le sauver d'être homme s'il consentait à se sauver de l'amour." ou "Il y avait une arcade de soucils sous lesquels tout le ciel passait, un vrai ciel de viol, de rapt, de lave, d'orage, bref, un ciel absolument théologial" ou encore "Pauvre homme ! Pauvre Antonin Artaud ! C'est bien lui cet impuissant qui escalade les astres, qui s'essaie à confronter sa faiblesse avec les points cardinaux des éléments, qui, de chacune des faces subtiles ou solidifiées de la nature, s'efforce de composer une pensée qui se tienne, une image qui tienne debout." Des textes qui annoncent sa période surréaliste qui conclut ce recueil. Ici, il se concentre sur des thèmes métaphysiques dans une écriture plus fiévreuse que jamais : les notions de Bien et de Mal auxquelles il ne croit pas mais aussi et surtout sur la Mort et le suicide qui fait l'objet d'un long texte. Il livre ici sa vision de cet acte qu'il considère comme un moyen de se reconstituer et non de se détruire : "Par le suicide, je réintroduis mon dessin dans la nature, je donne pour la première fois aux choses la forme de ma volonté." avant de déclarer l'impuissance humaine face à la vie et la mort : "Je ne puis ni mourir, ni vivre, ni ne pas décider de mourir ou de vivre. Et les hommes sont comme moi." Il s'attaque aussi au mouvement surréaliste qui l'a chassé après son refus de ralliement au parti communiste et qu'il qualifie de "mascarade". Entre inquiétante exaltation et effondrement douleureux tant morale que physique, Artaud poursuit l'idée d'une autre perspective du corps et de l'esprit et inaugure ainsi une écriture de l'hyper-intime transcendant le "moi". Illustration : dessin d'Antonin Artaud "Théâtre de la cruauté". |